La violence à la télévision

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En 2002, Blandine Kriegel préside la Mission d'évaluation, d'analyse et de propositions relatives aux représentations violentes à la télévision, qui remet un rapport au ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon. Son apport n'a pas été apprécié par « la presse post-soixante-huitarde » selon les mots d'Alain Finkielkraut.



Résumé du rapport de la mission Kriegel
La dérive de la violence dans notre société républicaine démocratique particulièrement attachée à la liberté est un phénomène dont nous avons pris lentement et récemment conscience. Que nous est-il arrivé ? Comment avons-nous laissé filer les incivilités, les agressions et s’installer une situation particulièrement dommageable aux plus fragiles : les pauvres, les femmes, les enfants ? Cette interrogation, les individus, les familles, les responsables, se la posent tous uniment et séparément. Il était inévitable qu’elle s’adresse aussi à ce qui constitue l’un des principaux vecteurs de la culture et de la communication dans notre société : la télévision.

La Mission qui nous a été confiée par Monsieur Jean-Jacques Aillagon procédait d’une volonté de sursaut : “ la protection des plus vulnérables, la lutte contre toutes les formes de violence, le refus de la discrimination et de la haine sont au cœur de notre pacte social ”, écrivait le Ministre dans les premières lignes de la triple Mission d’évaluation, d’analyse et de propositions d’actions et de législation qu’il définissait le 6 juin 2002 et qui précédait l’installation d’une Commission de trente-six personnalités représentatives du monde des médias, de l’éducation, de la médecine et du droit. Le rapport remis au Ministre est le résultat du travail commun de l’ensemble de ses membres qui ont contribué activement à son élaboration.

1 – L’évaluation

Après avoir fait le point des travaux déjà existant sur la violence à la télévision, sur la législation européenne et nationale en vigueur, la Commission a auditionné de nombreuses personnalités des associations familiales, des acteurs (médecins et magistrats) qui avaient à connaître les effets de la violence. Ce faisant, elle a mesuré l’effet particulièrement destructeur de la violence dans notre société républicaine où l’effondrement du droit à la sûreté met fin au pacte républicain.

Elle a entendu les réalisateurs et les diffuseurs de la programmation, notamment les directeurs de grandes chaînes de télévision. Elle a également visionné des cassettes proposées par le CSA, l’INA ou qui avaient fait l’objet de nombreux débats. Elle a été particulièrement sensible à l’évolution de la discussion que ses travaux ont ouvert dans les médias. Elle a ainsi pu faire le point sur les diverses positions exprimées en faisant le pari qu’il était possible de réduire leur écart et d’introduire le débat et le contrat.

Procédant à une évaluation des effets sociologiques, psychologiques, esthétiques de l’inflation de la violence à la télévision, la Commission s’est accordée à reconnaître un effet net de l’impact de la diffusion de spectacles violents sur le comportement des plus jeunes et/ou un ensemble de présomptions convergentes tendant à établir cet effet.
Elle a constaté un retard signalé de la France par rapport à ses voisins européens dans la mise en place d’instruments de régulation à la fois efficaces et consentis par tous les partenaires contre le développement de cette violence.
Mais elle a également pris acte et s’est réjouie de l’évolution sensible de tous les acteurs, à partir de la discussion engagée, en particulier des dirigeants de chaînes de télévision, pour assumer leur responsabilité dans la mise en place d’un meilleur système de protection des enfants.
De bout en bout, cette évaluation a été soutenue et portée par le grand débat qui s’est développé dans l’opinion publique et dont ont t& eacute;moigné de nombreux articles de presse comme le très abondant courrier reçu par la Commission.

2 – L’analyse

Les analyses de la Commission ont porté sur le caractère mortel de la montée de la violence dans une société démocratique. Elles ont cherché une définition de la violence et de l’image.
Dans la mesure où apparaissait un conflit d’intérêts entre un principe de liberté qui est au cœur de notre société démocratique et un principe de protection du droit des enfants qui ne l'est pas moins, la Commission s’est appliquée à les ajuster et à proposer pour ce faire un certain nombre de principes.

Premièrement, une définition de la violence : “ la force déréglée qui porte atteinte à l’intégrité physique ou psychique pour mettre en cause dans un but de domination ou de destruction l’humanité de l’individu ”, définition qui doit constituer un critère d’évaluation des spectacles violents.

Deuxièmement, une réflexion sur l’image pour tenter de comprendre les raisons positives et négatives du rôle qui est le sien dans notre culture.

Troisièmement, un principe de résolution : tout garder à la liberté, tout confier à la responsabilité, de l’Etat, des diffuseurs, des réalisateurs, des familles, des éducateurs. La Commission a réaffirmé son attachement à la liberté de création qui est au fondement du dynamisme de notre société médiatique. Elle a estimé qu’une société démocratique soucieuse de la transmission des valeurs de respect de la dignité humaine et de la protection des mineurs doit assumer les responsabilités nouvelles que lui impose l’âge de la société des écrans dans la conservation de la liberté. En cas de heurt perpendiculaire entre le principe de liberté et le principe de protection des enfants, on doit faire prévaloir le droit des enfants selon la législation européenne constante.
 

3 – Recommandations

Le maître mot de ces recommandations est celui de contrat, de pacte, de consentement des parties intéressées. Un pacte de liberté et de responsabilité qui doit lier l’Etat, les réalisateurs, les diffuseurs, les familles, les éducateurs.
 

  • La Commission ne recommande pas l’interdiction de la pornographie mais un programme élargi de mise hors de portée des enfants des spectacles violents, ce qui explique l’ampleur des transformations proposées.
  • La Commission de classification des films doit être réorganisée afin d’é tablir des normes de classification proches de la moyenne européenne :


On constate que la France jusqu’à présent, n’a pas de commission unique de classification pour l’ensemble des écrans. De même, il n’existe de classification systématique que pour les films qui sortent en salle. C’est pourquoi la France ne classe que 20 % des films alors que nos voisins en classent 80 %. Enfin, les critères que nous utilisons sont beaucoup plus laxistes que ceux de nos voisins. Nous proposons donc que la Commission de classification soit transformée :

  • dans sa saisine, qui doit s& rsquo;étendre progressivement à tous les écrans, vidéocassettes, DVD, jeux vidéos et ultérieurement Internet ;
  • dans sa composition qui doit admettre des représentants du droit des enfants (médecins, psychologues et éducateurs), mais aussi des diffuseurs, aujourd’hui absents ;
  • dans ses modalités de fonctionnement par un vote à la majorité simple ;
  • dans son droit d’interdiction absolue. Ce droit doit faire place à la décision du juge.



La pornographie doit être mise hors de portée des enfants :

  • par la mise en place d’un système de double cryptage ou de paiement à la séance et toutes solutions techniques envisagées ;
  • par un détachement des abonnements aux spectacles ou aux chaînes pornographiques des autres bouquets proposés.


Les bandes-annonces, représentant des images violentes ou pornographiques, ou titres pornographiques, doivent être prohibés pendant les heures protégées.

Les programmes violents ou pornographiques ne doivent en aucun cas être diffusés dans des tranches horaires susceptibles d’être regardées par les enfants de 7 heures à 22 heures 30.

Le CSA doit voir ses missions renforcées :


  • Il doit se voir reconnaître la possibilité de porter des sanctions pécuniaires contre les contrevenants même si le manquement est constitutif d’une infraction pénale.
  • Une commission d’évaluation de la dérive violente sur les chaînes télévisées et du respect des règles doit être mise en place.
  • Cette commission annuelle dont le rapport devra être rendu public doit comprendre des représentants des auteurs, des diffuseurs, des associations, des téléspectateurs, desreprésentants du ministère de la Culture et de la Famille. Elle devra veiller particulièrement à la disparition de toute transgression des règles admises.
    Elle implique la mise en place d’études financées par les chaînes et le renforcement de la cellule d’étude ouverte à des chercheurs au sein du CSA.

 
La Commission demande aux chaînes de prendre un certain nombre de mesures :

La Commission demande aux chaînes publiques ou privées de faire connaître publiquement leur charte de déontologie, c’est-à-dire les règles que doivent respecter les producteurs de tous les programmes (fictions ou émissions de plateaux) et les critères et objectifs généraux qu’elles poursuivent. Elles peuvent utiliser à cette fin leur propre publication aux abonnés.

  • Les chaînes doivent vérifier que la signalétique qu’elles accordent à leurs fictions télévisuelles sont conformes aux critères de la Commission de classification des films.
  • Des comités de contact consultatifs doivent être mis en place dans toutes les chaînes pour établir une communication des diffuseurs avec les représentants des familles, des associations, des auteurs et permettre un dialogue entre toutes les parties.


A cet & eacute;gard, nous proposons en plus de la nouvelle signalétique du CSA, une signalétique positive qui pourrait être appliquée à des programmes pour la jeunesse, ce qui se fait déjà dans des pays européens. Certains membres de la Commission ont abordé ce point et la Commission continue d’y réfléchir.

 
Un large volet éducatif comprenant :

  • des émissions de promotion d’une culture de respect d’autrui et de dépassement la violence doivent être diffusées sous la responsabilité des chaînes et doivent faire partie de leur cahier des charges ;
  • des émissions éducatives de ce type, diffusées en priorité dans les tranches horaires des programmes pour la jeunesse, en particulier par les chaînes publiques ;
  • un programme éducatif à l’apprentissage de la lecture critique de l’image doit être élaboré conjointement par des éducateurs et des réalisateurs.


La Commission recommande que la production télévisuelle et les auteurs relèvent le défi de proposer des émissions de fiction ou d’information qui les entraîne à la citoyenneté et à lavie démocratique.

L’Education Nationale doit généraliser l’éducation à l’image déjà engagée par des institutions telles que le CLEMI ou le CNDP.

Une information des parents concernant les risques de la télévision pour les enfants menée par l’école et par les institutions de santé publique doit être mise en place.

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